• 29 janvier 2019

LE M&A MONDIAL AVANCE À PAS DE LOUP

M&A MONDIAL

LE M&A MONDIAL AVANCE À PAS DE LOUP

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LE M&A MONDIAL AVANCE À PAS DE LOUP

Si l’année 2018 a constitué le troisième millésime le plus actif de tous les temps, avec 4000Md$d’opérations, les acteurs du marché devront plus nettement composer en 2019 avec des menaces de ralentissement économique et les tensions commerciales.

Il sera bien difficile à 2019 de succéder à 2018, sur le marché du M & A. Prise dans son ensemble, l’année dernière constitue sans conteste un millésime de belle facture, à l’échelle mondiale. Selon les statistiques publiées par Refinitiv, pas moins de 4016 Md$de fusions-acquisitions auront été annoncées au cours des douze derniers mois. Supérieur de 19 % par rapport à 2017 – et cela malgré un volume de transactions en repli de 8 % (à 47500 deals) – ce total est ainsi le troisième le plus important jamais enregistré, derrière ceux de 2015 et de 2007 (voir graphique, p. 23). Il représente même deux fois la valeur des deals qui avait été répertoriée pour 2009.

Avant tout, cette activité doit beaucoup aux opérations nouées autour d’une valorisation de plus de 5 Md$. Ensemble, ces « jumbo-deals » ont contribué à 38 % du montant global des transactions (contre 30 % en 2017) – la plus importante ayant été le rachat de l’irlandais Shire par le japonais Takeda (76,9 Md$). Le cross-border a apporté sa pierre à l’édifice, avec une part de marché de 39 %, pour 1600 Md$d’opérations (soit un bond de 32 %). Poussés à l’action – entre autres – par une dry powder vertigineuse (1 100 Md$à fin juin, d’après Preqin), les fonds de private equity n’ont pas tremblé. Les sponsors ont annoncé 810 Md$d’opérations, ce qui correspond à une augmentation de 29 %. Leur contribution au M & A mondial n’a jamais été aussi importante depuis la crise de 2008, avec un poids de 20,2 %, a calculé Refinitiv. D’ailleurs, l’ex-Thomson Reuters Financial & Risk s’est lui-même prêté au jeu en passant sous le contrôle de Blackstone et de CPPIB pour 17 Md$. Au plan géographique, les Etats-Unis ont fait office de locomotive : 1730 Md$de rachats d’entreprises y ont été annoncés, soit 32 % de plus en un an. « En 2018, le marché américain a été dopé par des conditions macroéconomiques et financières robustes, mais aussi par les effets du Tax Cuts & Jobs Act de 2017, qui a incité les firmes locales à rapatrier de 1500 à 2000 Md$de cash de l’étranger », estime Baker & McKenzie, dans son « Global Transaction Forecast 2019 », publié en décembre. L’Europe n’a pas été en reste, puisque l’activité y a augmenté exactement sur le même rythme pour atteindre 1000 Md$d’opérations.

Prix en repli outre-Atlantique

Il reste désormais à voir comment se comportera le marché dans les prochains mois. En tout cas, 2019 a plutôt démarré sur les chapeaux de roues, avec l’annonce outre-Atlantique de l’acquisition de Celgene par Bristol-Myers Squibb pour une valorisation de 95 Md$. A son closing, l’union entre les deux laboratoires pharmaceutiques spécialisés en cancérologie constituera la plus importante transaction réalisée à ce jour dans le secteur de la santé, devant le rachat de Warner Lambert par Pfizer (89Md$), conclu en 2001 au terme d’une approche hostile. Mais malgré l’annonce d’une transaction de cette facture, c’est plutôt la prudence qui émerge pour 2019. Et des signaux avant-coureurs de cette prudence se sont déjà manifestés l’an passé. Dans son « Global & Regional M & A Report 2018 », Mergermarket notait un décrochage de 27,5 % de la valeur totale des opérations entre le premier et le second semestre. Les acheteurs semblent se montrer un peu plus précautionneux. Dans leurs opérations sur des entreprises cotées en 2018, ces derniers ont commencé à formuler des propositions de prix moins généreuses qu’en 2017. D’après Refinitiv, en moyenne, leurs offres initiales s’articulaient autour d’une prime de 23,9 % par rapport au cours de la cible des quatre semaines précédentes, contre 25,3 % un an plus tôt. Ce constat a été particulièrement valable outre-Atlantique, où les premiums sont passés de 30,3 à 27,8 %. Et si les multiples d’acquisition ont légèrement progressé dans le monde, en passant de 14,5 à 15 fois l’Ebitda des cibles en un an, ils ont commencé à refluer en Amérique du Nord. Aux Etats-Unis par exemple, en 2018, les acheteurs ont valorisé leurs emplettes en moyenne 14,8 fois leur Ebitda, contre 16,4 fois lors des douze mois précédents.

Trade war et resserrement monétaire

Et les incertitudes qui planent sur l’économie mondiale en 2019 pourraient rendre encore plus exigeants les acheteurs face aux prétentions des vendeurs. Les annonces se sont multipliées ces dernières semaines sur les prévisions de croissance. La Fed table aujourd’hui sur 2,3 % de hausse du PIB pour cette année, après 3 % en 2018. La BCE a ramené ses prévisions à 1,7 %. Le FMI a abaissé ses estimations à + 6,2 % pour la Chine… Il n’en fallait pas plus pour que les doutes s’installent (ou perdurent) dans les Bourses mondiales. Le S&P 500 a par exemple glissé de 14 % au quatrième trimestre. Evidemment, ces anticipations prudentes ne sont guère étrangères aux tensions commerciales qui s’installent dans le monde, particulièrement entre l’empire du Milieu et les Etats-Unis. « Une “trade war” à part entière entre ces deux pays pourrait avoir un impact de l’ordre de 0,8 % sur la croissance mondiale d’ici à 2020 », expliquent les auteurs du rapport de Baker & McKenzie. Lesquels ajoutent que, même s’il n’y a pas de guerre commerciale « totale », « ces tensions pourraient conduire les entreprises à faire une pause dans leurs réflexions d’opérations de M & A ». L’affrontement entre Washington et Pékin a déjà une répercussion directe sur les flux d’opérations entre les deux pays. Le durcissement par l’administration Trump du dispositif de contrôle des investissements étrangers a provoqué une véritable fonte des acquisitions chinoises sur le territoire américain à 3Md$l’an passé, contre 55Md$en 2016, selon Mergermarket. Et si les entreprises chinoises se sont massivement reportées sur l’Europe, en y menant 60 Md$de rachats – presque le double de 2017 –, cela ne se fait pas sans la méfiance de la France (Bercy vient d’ailleurs d’élargir les secteurs soumis au contrôle des investissements étrangers) ou de l’Allemagne. Les acquéreurs pourraient aussi voir les conditions de financement continuer à se durcir. Si la Fed semble hésiter à vouloir poursuivre ses hausses de taux directeurs, la BCE a mis fin à son quantitative easing fin 2018. Dans son « European Corporate Credit Outlook 2019 », S&P estime d’ailleurs probable une hausse de ses taux en septembre prochain. Pour l’agence de notation, le climat économique mondial et la montée progressive des spreads devraient conduire beaucoup d’entreprises à remettre à plus tard leurs projets de croissance externe. « Si certains secteurs devraient continuer à faire l’objet d’une consolidation, c’est plus dans l’optique de résoudre des problématiques de coûts que pour des raisons d’expansion plus positives », estime-t-elle, tout en tablant sur une diminution des émissions sur le marché du leveraged finance en Europe, où selon ses calculs, 71 % des levées ont été réalisées à des fins d’acquisition.